La scène artistique tunisienne fait face au manque de soutiens

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Le 8 octobre dernier, le festival Dream City a clôturé sa 9e édition après trois semaines vibrantes de propositions pluridisciplinaires (théâtre, danse, musique, installation, art visuel, cinéma d’auteur) au cœur de la médina de Tunis. Des artistes internationaux comme la chorégraphe belge Anne Teresa De Keersmaeker, le metteur en scène libanais Rabih Mroué ou l’artiste franco-marocaine Bouchra Khalili ont partagé l’affiche aux côtés d’artistes tunisiens ou de la région MENA comme Jalila Baccar, Ferielle Doulain-Zouari, Marwa Arsanios ou Tania El Khoury. Les questions postcoloniales, les enjeux écologiques ou les restrictions des libertés individuelles furent parmi les thématiques qui irriguaient les travaux des artistes présents. 

Aujourd’hui, Dream City a l’ambition artistique de se hisser au rang des biennales internationales. Le festival a invité comme curatrice associée Hoor Al Qasimi, présidente et directrice de la Sharjah Art Foundation. En 2007, la première édition de Dream City a pourtant vu le jour sous Ben Ali. « C’est venu dans une urgence politique, pendant cette période de dictature », déclare Sofiane Ouissi, cofondateur et codirecteur artistique avec sa sœur Selma Ouissi de L’Art Rue, l’association qui porte Dream City. Tous deux danseurs et chorégraphes, les Ouissi se sont posés la question du rôle de l’artiste dans la société. « La réponse est arrivée directement par le collectif. Trois jours d’interventions d’artistes qui inondent la ville. Créer à partir d’enveloppes financières inexistantes mais à partir et dans l’espace public. Se réapproprier l’espace public et le confisquer au politique. » 

Des moyens limités

Si L’Art Rue réussit à fédérer aujourd’hui un large réseau de partenaires privés et publics pour soutenir la production et la diffusion des projets présentés, mais aussi permettre des programmes d’éducation artistique et culturelle tout au long de l’année avec l’appui d’une trentaine de salariés, ce n’est pas le cas de tous les artistes et porteurs de projets en Tunisie. Malgré une scène bouillonnante, les moyens restent limités. Une grande partie de l’écosystème de production et de diffusion repose sur les épaules de fondations privées, qui ne bénéficient pas d’avantages fiscaux comme en Europe : le 32Bis, la Boîte et la fondation Kamel Lazaar. Pour Camille Lévy Sarfati, curatrice indépendante installée à Tunis depuis 2018 et ancienne directrice du 32Bis, « c’est énorme ce que les fondations portent, mais c’est insuffisant ». Pour l’artiste franco-tunisien Ismaïl Bahri, actuellement pensionnaire à la Villa Médicis à Rome, « ce n’est jamais gratuit : quand des fondations privées aident, d’une certaine manière on peut devenir leur instrument. Surtout dans une scène artistique où il n’y a pas de contrepoint ».

L’artiste Fakhri El Ghezal est un invité régulier du programme d’arts visuels de Dream City. Cette année, il a investi une vieille maison abandonnée dans la médina de Tunis avec l’exposition « And I couldn’t See the Moon ». Il a longtemps peint sous pseudonyme des tableaux « pour les expats de La Marsa » (la banlieue chic de Tunis) afin de financer ses projets de création. Il a toujours voulu garder une forme d’indépendance et de contrôle en refusant de s’associer à une galerie. À l’inverse, l’artiste Malek Gnaoui, qui cherche à traduire la situation sociopolitique en travaillant les matériaux « pour révéler leur noblesse et leur histoire », sait la chance qu’il a d’être représenté par Selma Feriani, galeriste basée à Tunis et à Londres. « Même quand je ne vends pas, ma galeriste reste d’un grand soutien. L’accès à mon atelier, dans la banlieue nord de Tunis, n’est pas simple mais elle fait un travail remarquable pour y inviter des commissaires et collectionneurs et présenter mon travail dans des foires internationales », notamment Paris+ récemment. D’autres galeries repèrent et accompagnent les artistes tunisiens, comme Yosr Ben Ammar ou TGM. 

Faire ensemble

Les ambassades européennes jouent un rôle important dans le financement et le rayonnement de la jeune scène artistique, notamment l’Institut français, le Goethe Institute et Pro Helvetia. Ainsi l’Institut français de Tunisie a mis en place une résidence en duo (un artiste français, un tunisien) à sa Villa Salammbô et soutient les grands événements culturels portés par les acteurs locaux : Dream City mais aussi la biennale Jaou, créée par la fondation Kamel Lazaar, avec notamment un programme dédié aux photographes tunisiens à l’ENSP d’Arles. Certains artistes tunisiens préfèrent solliciter le soutien de fonds arabes, comme l’AFAC (Arab Fund for Art & Culture) ou Mophradat. Créé en 2007 par des activistes culturels arabes et financé par des entreprises et organisations internationales (HSBC, Spotify, Bank of Palestine…), l’AFAC, dont le siège est à Beyrouth, porte une attention particulière aux projets d’artistes émergents et d’artistes femmes issus des pays arabes. Basée à Bruxelles, Mophradat est financé par le fonds Maribel Social, la fondation Ford, l’Open Society Foundation ou la fondation Teiger.

En contrepoint, l’atelier El Warcha (invité en 2022 à la documenta 15 de Kassel) est un collectif qui prône le faire ensemble à l’échelle des quartiers. Pour Benjamin Perrot, son cofondateur, il y a eu un avant et un après la révolution de 2011 pour ce qui concerne les financements étrangers : « L’État questionne cela aujourd’hui en parlant d’ingérence, et du fait que ce serait une manière pour les États étrangers d’intervenir dans les politiques publiques », affirme-t-il. Ainsi le financement des associations locales par des fonds étrangers est régulièrement menacé par le président Kaïs Saïed, dans un contexte de recul progressif des libertés depuis qu’il s’est arrogé les pleins pouvoirs en juillet 2021.

Quelles perspectives pour les artistes si l’État, qui ne soutient pas la création contemporaine, empêche aussi les financements étrangers ? Pour l’artiste Aziza Gorgi, la réponse est dans le collectif : « Les projets qui ont le plus d’impact et qui arrivent à grandir sont ceux portés par des collectifs. Le collectif réduit les coûts, rend solidaire et donne lieu à des collaborations fécondes. Nos pratiques sont diverses mais nos préoccupations restent communes ». C’est dans cet esprit qu’elle a cofondé, avec Shayan Gavan et d’autres artistes, Mouhit Space, un lieu de recherche et d’expérimentation d’abord financé par une campagne de crowdfunding à hauteur de 5 000 dollars et désormais soutenu par l’AFAC (18 000 dollars pour deux ans).

Enfermement mental

Par ailleurs, dans un contexte ultra-tendu de crise migratoire entre l’Europe et la Tunisie, la question de la mobilité est un véritable enjeu pour une scène artistique qui peine à sortir de ses frontières. Ismaïl Bahri se sait privilégié par sa binationalité franco-tunisienne qui lui permet de circuler librement mais a conscience du contexte fragile dans lequel les artistes tunisiens évoluent : « Le pays est en train de se fermer, le racisme et je dirais même le fascisme reviennent. La chasse aux personnes LGBT sévit : c’est très grave et cela concerne de près la communauté artistique. D’autant que l’Europe, notamment la France, se ferment. Quand on ne peut pas bouger, cela crée un enfermement mental ».

Car même lorsque l’opportunité se présente de montrer son travail à l’étranger, il n’est pas toujours évident de pouvoir l’accompagner. La scénariste et artiste visuelle Wafa Lazhari s’est vu refuser un visa alors que son premier film To you a été sélectionné cette année au festival international du film d’animation d’Annecy. En juin, son cas avait mis en émoi toute la communauté artistique franco-tunisienne sur Instagram. Les frontières n’existent pas sur les réseaux sociaux, qui restent un moyen efficace pour les artistes tunisiens de diffuser leur travail et d’avoir accès à la création mondiale, faute de pouvoir voyager facilement et confronter leur regard à celui d’autres publics et scènes artistiques.

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