Exposition à Photo Elysée: la photographie de Man Ray


La fortune de Man Ray, photographe à Paris

«Le Violon d'Ingres» ou le dos de Kiki de Montparnasse dans l'exposition «Libérer la photographie» autour des œuvres des débuts du photographe Man Ray.

Rares sont les photographes à avoir puissamment arrimé leurs images à l’imaginaire collectif. Man Ray est de ceux-là. Pour le certifier, il suffit de mentionner son «Violon d’Ingres» de 1924, cette vue du dos de Kiki de Montparnasse affublé de deux «f» figurant les ouïes de l’instrument. Cette image n’est pas seulement extrêmement populaire, elle est aussi devenue en 2022 la photographie la plus chère de l’histoire en s’envolant chez Christie’s à New York au prix historique de 12,4 millions de dollars…

Qui dit mieux? Personne, pour l’instant, et ce n’est pas le moindre des paradoxes du photographe que de se poser à la fois en icône dorée sur tranche et en représentant du rétif dadaïsme, voire de l’onirique surréalisme. Deuxième volet des expositions consacrées au centenaire du surréalisme après «Objets de désir» du Mudac, «Man Ray – Libérer la photographie» s’ouvre à Lausanne à Photo Élysée (en même temps que plusieurs autres propositions, parmi lesquelles une présentation des derniers travaux de Cindy Sherman) et permet ainsi de retrouver une constellation visuelle qui traverse depuis des décennies notre inconscient.

Mais ce riche déploiement d’images – 188 au total, provenant toutes d’une mystérieuse collection privée à l’exception de quatorze tirages sortis des fonds de l’institution – ne se met pas seulement au service de la gloire d’un artiste qui n’en manque pas, il dessine aussi un propos en se focalisant sur les débuts (les années 20 et 30) d’Emmanuel Radnitsky, son nom à l’état civil lorsqu’il naît le 27 août 1890, à Philadelphie aux États-Unis.

Le daddy dada

Qui dit dada dit aussi daddy… L’amorce de l’exposition souligne les liens décisifs qu’entretient le jeune peintre et photographe avec une personnalité incontournable de l’art du début du XXe siècle: Marcel Duchamp. Gravitant autour de la Galerie 291 d’Alfred Stieglitz (celui qui immortalisa le fameux urinoir «Fountain» de 1917), Man Ray rencontre en 1915 l’auteur du «Nu descendant l’escalier», toile qui fait scandale à l’Armory Show de 1913. L’artiste, à New York avec Francis Picabia, deviendra un ami cher. Son aîné de trois ans aura aussi une influence déterminante sur l’Américain, en l’embarquant d’abord dans le mouvement dada, puis en lui enjoignant avec succès de s’exiler à Paris.

Cette relation est plus qu’anecdotique, car la fréquentation de Duchamp semble lancer le jeune homme de 25 ans sur des pistes créatives aventureuses. Même si Man Ray se met d’abord au service du Français en documentant ses créations – son premier ready-made, par exemple, le «Porte-bouteilles» – ou en lui tirant le portrait dans les jeux d’apparence qu’affectionne Duchamp – ses travestissements en Rrose Sélavy ou ses coiffures proto-punks dessinant une étoile de peau rasée sur son crâne – le photographe, à son contact, fait probablement l’apprentissage du concept, de la posture, d’une culture de l’objet et de l’émancipation de l’œuvre classique.

Les visages de Paris

En 1921, quand Man Ray arrive en France, il est armé de dispositions artistiques inédites, révolutionnaires, qu’il n’hésitera pas à mettre en pratique avec autant de fermeté que de hardiesse pour repousser les limites assignées au médium photographique qu’il adopte désormais comme son moyen d’expression de prédilection. Pourtant, la riche exposition de Photo Élysée ne se focalise pas tant sur ses audaces formelles que sur une autre sorte d’activité que le photographe développe rapidement après son installation à Paris et la création de son studio dans le quartier de Montparnasse: le portrait.

Dans le «Paname» des années 20 en pleine effervescence, il devient le photographe d’une société où les valeurs artistiques et festives se transforment, se rejoignent, où une nouvelle génération, celles des surréalistes notamment, fait son apparition. L’exposition révèle un Man Ray mondain, au réseau développé, qui tire le portrait de tous ceux qui comptent, même les personnalités de passage, à l’instar de James Joyce en 1922.

Composant le gros de l’exposition, la galerie est impressionnante et on ne doute pas de son succès – financier également –, à voir celles et ceux qui se pressent devant l’objectif de celui qui travaille aussi dans la publicité. Sa fameuse image «Noire et blanche», montrant le visage laiteux de Kiki à côté d’une sculpture d’ébène africaine, a été conçue pour vanter les mérites d’une crème…

«Reine de Montparnasse»

La «Reine de Montparnasse» se taille évidemment la part de la lionne, souvent dévoilée dans des poses érotiques, dans ce défilé de socialites où l’on croise évidemment d’autres femmes de sa vie, comme Lee Miller ou Meret Oppenheim. Les fréquentations de Kiki, son carnet d’adresses, ont certainement contribué à la réussite parisienne de son amant. Mais nulle trace des images pornographiques que la paire réalise pour la publication «1929» avec des poèmes de Louis Aragon et de Benjamin Péret…

En parallèle à cette galaxie visuelle très mondaine, plusieurs photographies rappellent les expérimentations de Man Ray: les photogrammes, technique consistant à poser directement des objets sur des surfaces photosensibles – il renomme le procédé «rayographie», en toute modestie – et les solarisations, effet découvert avec Lee Miller qui consiste à surexposer le papier au moment du tirage pour créer des inversions de tonalités.

Ces recherches plus formelles, plus matérielles également, renvoient autant à ses anciennes préoccupations de peintre qu’à des expérimentations dignes de dada et de ses bricolages ou du surréalisme et de ses effets fantasmagoriques, sa sensualité romantique. Les films des années 20, parmi lesquels «L’Étoile de mer» et «Les Mystères du château de Dé», sont projetés dans l’exposition et renvoient plus directement aux injonctions du groupe de Breton.

La recherche du succès

À la recherche du succès, le photographe se distingue dans ses jeunes années par son investissement dans de nombreux champs. Se positionner socialement et commercialement grâce au portrait (mais aussi la mode et la publicité) ne l’empêche pas de poursuivre des recherches artistiques à la pointe de son temps. Très à l’écoute de son époque et de ses bouleversements esthétiques, il navigue dans ses changements avec la double faculté d’un témoin et d’un acteur, passant d’un rôle à l’autre avec la facilité d’un cabarettiste parisien.

À sa mort, en 1976 en France, où il était revenu après une parenthèse américaine pendant la guerre, sa cote ne cessera de grimper. Pendant les années 80, les achats muséaux se multiplieront. L’Élysée avait d’ailleurs déjà présenté une exposition Man Ray en 1987 et la collection dont est tirée «Libérer la photographie» a été constituée à cette période.

L’argent et la loi

Le texte du Man Ray Trust à l’entrée de l’exposition.

Les enjeux financiers autour de l’artiste se maintiennent. Les observateurs attentifs noteront que le premier mur de l’exposition est entièrement consacré à un avertissement du Man Ray Trust. Le dépositaire des droits du photographe prend ses distances avec les œuvres exposées, arguant qu’il pourrait s’agir de tirages non réalisés par l’artiste, non désirés ou posthumes. Toutes choses possibles mais qui n’ont que peu d’intérêt pour le public. En usant de ces arguments, le Man Ray Trust avait déjà essayé de faire annuler en France une vente Christie’s en 2021. Il avait été débouté.

Cet écrit a été rendu du mieux possible. Au cas où vous projetez de présenter des renseignements complémentaires à cet article sur le sujet « Olivier Perrenoud | Photographe » vous pouvez écrire aux contacts affichés sur ce site. olivierperrenoud.fr vous présente de lire cet article autour du sujet « Olivier Perrenoud | Photographe ». olivierperrenoud.fr est une plateforme d’information qui réunit de multiples informations publiés sur le web dont le domaine principal est « Olivier Perrenoud | Photographe ». Connectez-vous sur notre site olivierperrenoud.fr et nos réseaux sociaux dans l’optique d’être informé des prochaines communications.